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Légèreté dans l'art

March 9, 2015

 

 

Légèreté

 

     Le mot légèreté me renvoie spontanément et de manière fausse à son aspect le plus naïf. Léger comme le vent, légère dans la rivière, léger pour la danse, la mayonnaise allégée, légère comme une plume, léger d'esprit, le vol de la coccinelle léger, allègement du poids par liposuccion, amour léger, etc... Léger est pour moi trop léger. Ça vole, ça fait du tulle, ça se ballade, c'est insouciant et ça a peu d'importance. C'est rose et joli, c'est innocent et c'est doux. Ça sent la barbapapa et ça glisse sur la rosée. C'est dans les poètes et dans les maternelles. Ça pue le simple et le niais.

Légèreté : peu pesant, peu dense, peu épais, caractère gracieux et fin, peu concentré, peu fort, sans gravité, sans importance, agile, gracieux, souple, manque de sérieux, de prévoyance.1 Il y a beaucoup de caractères et de notions différentes dans cette légèreté et il est difficile de se placer dans un aspect d'un mot ou dans un autre. Mais en réfléchissant et torturant mes neurones, je reviens toujours à mes attractions favorites. La dissociation de l'être, la légèreté du moi sans le poids du notre vaisseau, de la chair.

 

« Le plus lourd fardeau nous écrase, nous fait ployer

sous lui, nous presse contre le sol. Mais dans la poésie

amoureuse de tous les siècles, la femme désire recevoir le

fardeau du corps mâle. Le plus lourd fardeau est donc en

même temps l'image du plus intense accomplissement

vital. Plus lourd est le fardeau, plus notre vie est proche de

la terre, et plus elle est réelle et vraie.

En revanche, l'absence totale de fardeau fait que l'être

humain devient plus léger que l'air, qu'il s'envole, qu'il

s'éloigne de la terre, de l'être terrestre, qu'il n'est plus qu'à

demi réel et que ses mouvements sont aussi libres

qu'insignifiants.

 

Alors, que choisir ? La pesanteur ou la légèreté ? »2

 

     Le fardeau étant pour Milan Kundera l'éternel retour, la résurrection et l'immortalité, elle est pour moi l'encadrement dans ce qui est, sans recherche de ce que nous ne pouvons établir. Je pense plus précisément à l'état de transe, à l'état extatique, à l'état mystique, à l'état de folie. Ces états où non seulement le corps disparaît avec tous ses maux mais également notre décor environnant. Rupture avec l'ordre établi, la politique, la morale, l'éthique, l'économie, les besoins primaires (sexe de reproduction, alimentation de survie, lavage corporel de bien social, etc...). Lorsque les pensées se détachent de leur propre matérialité, il n'y a plus de fardeau, de pesée qui empêche l'élévation spirituelle, de l'âme, de la pensée, de l'être dans ce qu'il est de plus essentiel. Il est tout de même juste de se demander si l'élévation est un synonyme proche de la légèreté. Lorsque l'homme se trouve dans un état de transe ou d'extase, est-ce pertinent d'affirmer que cette dualité matérielle et nébuleuse provoque une légèreté? Selon la définition originelle de ce mot, il est possible de poser cette affirmation au sein d'une hypothèse. Dans ce sens, l'âme serait plus légère que l'homme dans son intégralité. L'expérience extatique pourrait donc permettre de retrouver la légèreté la plus complète de soi-même malgré la condition qui est complémentaire à chacun.

     Mais dans ces propos, où se trouve la place de l'artiste ? Est-il un outil supplémentaire à l'accès de cette légèreté ? Un penseur qui permet sa recherche en la découvrant sous diverses formes ? Un scientifique qui étudie en profondeur cette question métaphysique ? Ou a-t-on juste besoin de se détacher de notre « fardeau », qu'on soit artiste ou spectateur pour toucher cette légèreté fantasmée ? Si cette légèreté transcendantale est trouvée et gardée par l'homme, il ne pourrait l'appréhender pleinement. Je n'irais pas jusqu'à affirmer que l'artiste est l'élément indispensable à cette appréciation mais il peut être un facteur complémentaire, parfois même essentiel à compléter cette légèreté.

Je m'axe donc sur la légèreté dans une notion de poids extrême. La plus belle légèreté de l'être humain est celle qui implique la perte d'une de ses composantes vitales : son corps. Il est logique d'évoquer à présent le chamanisme qui implique cette vérité. Lors de rituels, d'initiations ou de méditations chamaniques, les composantes matérielles disparaissent, il ne reste plus que nous face à nous-même, dans une nudité de poids extrême, en proie aux esprits de la nature ou aux âmes disparues que nous évoquons. La véritable légèreté est celle qui nous extrait, qui nous rend libre. L'essence seulement. Comme la pratique de la transe que j'ai évoquée plus tôt, l'art est un accès à cette légèreté extatique. Que l'on soit créateur ou spectateur.

     Que se passe-t-il alors lorsque ces deux notions se regroupent ? A-ton accès à un art différent, ou bien est-ce la conception de la légèreté qui se modifie aux traits de la création ? J'ai souhaité pour ce sujet tenter de me débarrasser de ce fardeau qui m'empêche de m'élever. Il a fallu m'alléger pour ce projet et tenter de laisser ma personne « non-apesentée » créer à son vouloir, à sa folie. Pour accentuer l'urgence de ma légèreté à s'exprimer, je me suis également contrainte a une limite de temps et à une restreinte de lieu. Je me suis enfermée durant une nuit dans une pièce avec divers matériaux ; principalement de la peinture, de la toile, divers papiers, des baguettes de châssis, mais aussi une appareil photo, une camera et une vidéo projecteur. Je ne savais pas encore vers quel médium j'allais me diriger. Seule la spontanéité de mes gestes devait être le moteur de l'image qui allait en resurgir. Pour approfondir d'avantage mon laisser aller artistique, je me suis contrainte à me placer sous état de conscience modifié. Il fallait que je mette en place un abandon total de ma pesanteur pour m'élever dans ce processus et accéder à ma propre légèreté. Encore fallait-il que ça ait une pertinence dans ma production plastique.

     Neuf heures et quelques minutes avec je l'avoue, certaines influences cinématographiques et musicales (une pratiques artistique en appelle-t-elle toujours une autre?), me voilà face à l'image picturale la plus abstraite que je n'ai jamais produite. Dans un recul, une méduse et un oiseau destructuré apparaissent dans un tourbillon de traits abstraits et indistincts. Les couleurs, les matières, les épaisseurs sont aléatoires et ne répondent pas à la logique qui constitue mon travail habituel. Ma légèreté intérieure se reflèterait donc-t-elle dans l'absence de composition qui régie habituellement dans mes propositions plastiques ?

     A la vue de ma propre expérience de recherche de légèreté, cette dernière implique-t-elle le retrait de nos propres codes esthétiques ? Et à partir de cette supposition, à quel moment sommes-nous vraiment nous ? Dans nos habitudes et nos recherches logiques ou dans notre abandon de gravité ? Ceci regroupe tous nos tourments métaphysiques, où pouvons-nous chercher et trouver ce que nous sommes ? La légèreté n'est pas naturelle, nous devons la poursuivre. Il est ainsi possible d'en revenir aux alter réalités, aux alter fictions et aux alter ego que l'homme creuse sans cesse durant sa vie et l'environnement qui le conditionne.

     En tant que plasticienne, peut-être à l'instar des chamanes dans la transe, la création est mon palier nécessaire à la légèreté la plus plausible du vivant de l'être. ; et qu'au travers de mon « statut », je peux être le cobaye de cette volupté nébuleuse. Sans tomber dans la prétention de placer l'artiste dans une tour d'ivoire3 où il serait le « messie » de la population, il peut aider à réfléchir sur cette tentative d'ascension.

 

www.Larousse.fr/dictionnaires/français/légèreté, mars 2015.

 

Milan Kundera, L'insoutenable légèreté de l'être, Paris, Gallimard, "Blanche", 2007.

 

« Ton cou est comme une tour d'ivoire; Tes yeux sont comme les étangs de Hesbon, Près de la porte de Bath Rabbim; Ton nez est comme la tour du Liban, Qui regarde du côté de Damas. », Cantique des cantiques, Cantique 7 verset 5, La Bible. Comparaison d'un long cou blanc d'une femme à une tour d'ivoire.

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Heidi Morstang

 

     Heidi Morstang est une artiste internationale norvégienne qui pratique la photographie, la vidéo et le documentaire expérimental....

Heidi Morstang

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